Fréquence K aime : Groundation (interview inside)

Le mythique groupe de reggae Groundation est de retour cet été sur la Côte d’Azur le 9 Août au Théâtre de Verdure. En avant-première de ce concert au cours du quel sera présenté leur dernier album “Here I am”, interview exclusive de Marcus Urani et Harrisson Staffordpar  l’équipe de Karément Roots.


Comment vous êtes vous rencontrés et comment avez vous formé Groundation ?


Marcus Urani : Nous nous sommes rencontrés à l’université il y a des années (rires), en 1996 pour être précis. On a commencé Groundation en 1998 quand nous étudiions la musique jazz. Harrison et Ryan étaient dans le dortoir et ils ont commencé à en parler!
Nous nous sommes réunis et dès que nous avons commencé, c’était parti!!! C’était le départ pour un long voyage!

Parlons un peu de votre dernier album : “Here I Am”! Que signifie ce titre pour vous ?


Harrison : C’est comme un réveil. C’est comme une réalisation de cette expérience, ce moment qu’est 2009, les choses auxquelles nous sommes confrontées. C’est une réflexion du 1er album car tous les albums parlent d’une histoire (de Young Tree, Each one teach one, hbron Gate, We free again et pour finir finalement avec Upon the Bridge).
C’est comme une histoire que tu as toujours sur toi, qui va te guider dans la vie : cette recherche du soi, la quête de la famille et des amis, le bien et le mal, les forces positives et négatives présentes dans notre monde. Le sens de ces albums est figuratif et non littéral. “Here I Am” est plus littéral, nous ramène plus à ce moment en question et nous dit ce à quoi nous sommes confrontés.
Les 5 précédants albums représentaient presque un rêve et une histoire. Avec “Here I Am”, on parle plus de la réalité, c’est comme une déclaration, une révélation de soi. On y est, c’est le moment d’y aller. Le voyage nous a amené sur et après le pont (cf Upon the Bridge). Il y a comme une destruction, tu te retrouves dans un nouvel endroit et “Here I am” est un nouveau chapitre.

Votre musique est plus riche que dans les précédents albums et on a l’impression que vous utilisez plusieurs influences.


Marcus : C’était toujours le cas, on s’est peut être lâché un peu plus.

Harrison : C’est une complète évolution: Apprendre, aller au studio et encore apprendre, voir le résultat final, comment vous voulez le finaliser et comment le finaliser… On a déjà pensé à cela avec les autres albums mais on était trop jeunes ou trop inexpérimentés pour être capables de réaliser tout cela. On s’améliore.

Marcus : On s’est améliorés à le faire plus vite. Quand on pense avoir 6 mois pour le réaliser mais que nous avons en réalité qu’un mois, on s’améliore.
Je pense aussi qu’en tant que producteurs, on est devenu meilleur. Au début nous n’étions que des musiciens qui essayaient de s’auto-produire mais on ne savait pas grand chose sur ce sujet là ; depuis, on a beaucoup appris et notre production est à un bien meilleur niveau, ce qui nous permet d’utiliser plus nos talents alors que nous le faisions moins auparavant. Nous avons étudié la musique toute notre vie, nous sommes moins freinés dans la production et ainsi nous pouvons nous lâcher musicalement.

Bien sûr, c’est toujours du reggae et cela nous amène encore dans une autre dimension. De plus, les voix féminines y sont surement pour quelque chose...
Harrison : le principe de Groundation est d’atteindre un niveau d’égalité dans tout ce que nous faisons et la musique le représente bien, c’est pourquoi ce n’est pas que le chanteur et le groupe. Eve en solo et Lesley au trombone jouent un rôle très important comme peut l’être ma voix. Et vous avez toujours besoin d’une énergie féminine car la vie n’est pas que masculine. De la même manière que le soleil et la lune se lèvent chaque jour, c’est crucial pour l’équilibre de la vie. Nous avons les voix de Kim et de Stéfanie sur cet album et c’est vraiment excellent. Et c’est un tout nouveau concept qui n’ai jamais arrivé.
Marcus : C’est amusant d’écrire pour elles aussi car depuis des années nous écrivions pour nous. Nous savons dans quelle direction aller mais pour elles c’est complètement différent car elles ont leurs propres talents. Cela nous ouvre l’esprit.
Quand j’écris pour elles, c’est complètement différent, ca m’amène vers un autre monde. Cela nous aide à évoluer et à grandir d’inclure de nouvelles personnes dans le groupe. Vous savez, au fil des années, vous vous rendez compte que chacun a quelque chose à offrir aux autres. On essaie donc vraiment d’écrire pour le groupe. Au mieux on arrive à le faire, meilleure sera notre musique car tous les membres se sentent connectés. Nous pouvons ainsi mettre en avant les talents de l’un d’entre nous.

En fait, vous pensiez à cela depuis un moment ?

Marcus : Oui bien sûr! Tu les connais, tu sais de quoi ils sont capables, et donc tu peux vraiment écrire pour eux, d’écrire une chanson autour d’une personne.
Harrison : Beaucoup de personnes essaient de trouver ce qui va être un hit en radio, ce qui va accrocher les gens, de notre côté nous essayons de faire du Groundation. Tous les membres du groupes, de Rufus à Ryan en passant par Dave, sont des pièces maitresses du puzzle pour faire une chanson. Nous n’essayons pas de trouver la chanson qui va nous rendre populaire, on essaie plutôt de trouver le petit “truc” qui est nécessaire pour faire la musique de Groundation.
Et cela n’est pas compromettant du tout, nous n’essayons pas de faire du 3mn. 1 chanson est une chanson, notre truc à nous est la composition. Et comme nous le disions précédemment, nous nous améliorons en production, et dans beaucoup d’autres choses. Un producteur, un business man nous dirait de ne pas faire ce que nous voulons. Il dirait de notre disque : vous ne pouvez pas faire cela, les gens ne vont pas comprendre, c’est trop riche, trop dur à digérer. Les gens ne vont pas comprendre le début de l’album, pourquoi ce n’est pas simple comme le solo de batterie par exemple. Mais nous voulons écouter et jouer la musique qui nous inspire et qui repousse notre limite. Et c’est comme cela qu’est né “Here I am”. C’est comme un cri de personnes qui nous disent : “Continuez dans votre style ! “.

La musique est un message universel, tout le monde peut le capter. Vous allez dans beaucoup de pays et certains ne doivent pas comprendre vos paroles mais en revanche ils ressentent la musique

harrison + marcus: Oui tout à fait!!!

Et avez vous travaillé de la même manière pour Rockamovya?

Marcus: Oui c’était juste un peu différent.
Harrison: plus d’impro tu sais
Marcus: Nous sommes tous allés au studio et nous avions chacun quelques idées.
Harrison: On était 5. Nous sommes tous venus avec ce but, nous savions tous ce qu’on allait faire. Tu appuies sur le bouton Record et tu sens que c’est bon, chacun de nous se sent prêt, quoique Marcus ou Ryan va jouer.

Et donc comment est venu l’idée de créer Rockamovya?

Harrison: C’était pendant une tournée, plus précisément sur le Bob Marley Tribute en californie.

Vous avez crée ce groupe avec des artistes Jamaicains?

Harrison: Leroy Horsemouth wallace!!! C’est un vieux batteur Jamaicain du temps des rockers. Il a accompagné Burning Spear, Dennis Brown, les Abyssinians et beaucoup d’autres. Il a même enregistré des morceaux pour Bob Marley. Horsemouth était là avant Sly Dunbar, Samuel Davies, Carlton Berrett. Ces derniers ont tous grandi en écoutant Horsemouth. Il a 62 ans maintenant.

J’imagine que c’était donc un honneur de jouer avec lui ?

Harrison : Oui et une éducation. C’est très intéressant de le voir car Horsemouth a traversé des moments difficiles avec les rastas, Kingston, les Alpha Boys School. Il était considéré comme un mauvais garçon et il était traité comme tel. En dehors de ca, Horsemouth avait toujours eu des facilités pour la batterie et donc il était toujours en train de nous rappeler d’où la musique provenait. C’est un combat sérieux pour l’égalité et pour le son révolutionnaire. Le son doit être spécifique.

Est ce c’est ce que vous montrez dans votre film “Holding on To Jah” ?

Harrison : “Holding on to jah” est un moyen de rappeler aux gens et même aux jamaicains combien il était difficile d’être rasta à l’époque. Ce n’était pas cool d’avoir des dreads et vous étiez souvent confrontés à la brutalité, la prison et même votre famille pouvait vous rejeter. De nos jours, ca fait cool d’avoir des dreads. La preuve, beaucoup de stars Hip Hop et Pop ont des rastas. Donc ce film parle de ça mais également de la “Spanish Slave trade”, des lois des colonies britanniques et aussi de l’émancipation, des maroons, de l’indépendance, de Marcus Garvey, leur leader à l’arrivée de Selassie I sur le sol Jamaicain en 1966. Tout le monde était là pour voir arriver sa majesté à l’aéroport. C’est à ce moment que beaucoup se sont affirmés rastas: Pablo Moses, Ras Michael et les sons of Negus, Horsemouth, Countryman, Israel Vibration, Culture, Les Congos, presque tout le monde.

Et comment as tu pu tout assembler ?

Harrison : je suis allé sur l’île avec les membres du film, ceux de Californie. Roger Hall, un bon ami et directeur du film, a fait une grosse partie du travail. Je suis le producteur et je lui ai donné une centaine d’heures de vidéo à trier. Il est celui qui a passé des heures et des heures pour donner un bon film d’1h40. Il a vraiment fait du bon boulot. Sur quelques occasions (1999, 2000, 2004 et 2007), nous avons fini les dernières prises pour finir le film. Tout a été fait en Jamaïque, nous avons traversé toute l’île et nous avons essayé de rencontrer un max de personnes. Nous sommes donc allés plusieurs semaines chaque fois et j’avais établi un emploi du temps. Nous sommes donc allés chez Sugar Minott, U Roy, Mc Anuff et Prince Allah. Nous avons passé des heures avec eux. Ce film est également un moyen de se rappeler de personnes qui ont disparu comme Joseph Hill de Culture par exemple, de se souvenir d’où la musique provient et qu’elle est née d’une lutte, d’une pensée révolutionnaire. Si tu parles de jazz, de reggae, de n’importe quelle musique, tout est venu à chaque fois d’un point de vue révolutionnaire. Cette facon de voir la vie est importante parce qu’elle te fait grandir. Avoir une pensée révolutionnaire ne signifie pas que ta vie est pire que celle des autres ici-bas. Tout le monde a le droit de rêver, d’espérer devenir quelqu’un et si tu lui enlèves certaines choses c’est triste car nous vivons dans un monde déséquilibré. Nous essayons donc comme nous le pouvons de rééquilibrer ce monde.

La dernière fois que je parlais avec toi, nous disions qu’il y avait un gars sur le pont (Upon the Bridge), cette personne était également présente dans les autres albums, où se trouve t’il maintenant dans “Here I Am” ?

Harrison : Il est là, actuellement avec nous.

Et à quelle situation est il confronté maintenant ?

Harrison : c’est aujourd’hui, c’est comme un réveil, ce n’est plus la recherche de soi, ce n’est plus la construction de sa vie, quelle soit positive ou négative, il a passé toutes ces épreuves à travers le rationnel, la famille et son origine. Nous sommes en 2009 et cette personne est en train de gérer ses origines que nous tenons du colonialisme et tous ces problèmes que nous essayons de surmonter : l’industrialisme, le système babylonien et toutes ces choses. Donc maintenant, cette personne est malheureusement ou heureusement en train de se réveiller, de se chercher dans la réalité de la vie. Et il y a beaucoup de travail à réaliser. Ce n’est pas le moment pour lui de se dire: “je suis dans un rêve et je veux trouver la personne qui va m’aider à me guider”. Il n’y a plus personne. Il est réveillé maintenant.

Donc vous n’avez pas fourni de livre avec le cd cette fois ! (Livre fourni dans le cd de Upon the Bridge)
Harrison : Le livre est fini. Maintenant il y a un nouveau chapitre, comme un nouveau livre. Le vieux livre serait comme une bible qu’une personne a dans sa poche ou encore un roman d’Herman Hesse qu’il a toujours sur lui, bref quelque chose qui l’inspire dans sa vie. Maintenant il est confronté à la réalité.

Vous avez fait plein de featurings avec Pablo Moses, IJahman ou encore les Congos. Avez vous déjà pensé à faire un album avec uniquement des artistes Jamaicains comme les Abyssinians, Ras Michael etc. ?

Marcus : On y a déjà pensé avant. Mais tu sais, nous suivons notre chemin maintenant, nous sommes vraiment occupés donc c’est dur d’arrêter ce que nous sommes en train de faire et de dire aux autres musiciens: “Allez les gars, on va essayer autre chose!”. Nous avons vraiment besoin d’être ensemble et d’avancer ensemble. Bien sûr, s’il y a du temps pour faire ça, alors oui nous le ferons !!! Il y a aussi plein de choses qu’on voudrait faire, c’est juste une question de temps!

Harrison : Nous essayons d’être libre, d’établir notre son et donc de faire quelque chose de révolutionnairement différent. Des fois, avec des artistes plus agés, c’est plus difficile de changer les choses car ils sont habitués à les faire de façon un peu formatées. Ils nous diraient : “Pourquoi faites vous cela ? Je veux du new roots, il faut jouer d’une autre manière”. Si nous trouvons quelque chose, on va essayer de s’investir un peu plus, ce qui va nous donner beaucoup de travail. Cela ne nous représente pas et donc nous ne nous sentirions pas libres. Non pas que nous fermons la porte à ce genre de procédés car toutes les portes de la vie sont ouvertes et que tu ne sais jamais ce qui peut t’arriver, mais je pense qu’il nous faudrait un moment spécial pour faire cela. Si cela doit être fait, ce serait plus facile en Jamaïque avec des musiciens Jamaicains et peut être Marcus et moi comme structure de base.

Marcus : Nous avons toujours essayé d’évoluer chaque année donc ce serait bizarre de s’arrêter là et de faire quelque chose d’autre. On pourrait, bien sûr, mais nous n’avons pas trop de temps pour cela. Nous voulons faire notre propre musique. Nous avons tellement fait de tournées ces dernières années que nous avons ralenti sur le nombre d’albums que nous faisons. C’est aussi par le fait que nous produisons notre musique. Nous avons beaucoup d’idées. Les idées ne constituent pas le problème, c’est juste le temps de les réaliser. Nous essayons de faire évoluer Groundation à notre vitesse.

Harrison : Nous sommes toujours à la recherche d’improvisation, du Moment. Notre professeur, Mel Graves, qui est parti depuis, était toujours en train de nous enseigner ce Moment. Pour nous, qui vivons dans ce moment, cela nécessite de l’improvisation et donc nous nous devons d’être vrais et créatifs. Nous ne faisons pas le même concert tous les soirs, nous avons faim de créativité, de nous donner encore plus, de nous mettre des challenges et donc nous avons besoin du Moment pour continuer à avancer. Comme tu peux le voir, nous jouons différemment suivant le concert ou nous allons, la façon de jouer nos chansons. Nous essayons de faire évoluer notre musique.

Mon collègue qui était présent lors de l’interview précédante vous avait proposé de venir “Upon the mountain” avec lui (Rasta Gabby) et vous n’aviez pas pu. Mais cette fois, il possède un hôtel à la montagne. Il m’a demandé de vous dire que vous étiez les bienvenus chez lui !

Marcus et Harrison : Cool mon pote, quand le temps viendra dis lui que ce sera avec plaisir

Interview réalisée par Karement Roots pour Fréquence K avec Jah Warren et Selekta Samolo

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